15 novembre 2006

III- Trois peintres reconnus

a- JACQUES DE BELLANGE (vers 1575- 1616 Nancy) :
Bellange est un peintre polyvalent du maniérisme finissant, qui a aussi bien été décorateur des demeures ducales, portraitiste et graveur. Les dates de naissance et de ses oeuvres nous font défaut. Seul son: Ex Libris, est daté de 1613, ce fût d’ailleurs sa première gravure. Il s’agit d’une stèle où sont inscrits le nom et le titre du possesseur de l’œuvre, encadré par une Vierge à l’Enfant et  un Saint Nicolas.
Un artiste de cour :
     Un mandat du duc de Lorraine Charles III, datant du 23 octobre 1602 ; stipule qu’il a retenu l’artiste à son service. Il nomma Bellange « peintre officiel » alors que celui-ci était déjà engagé à la décoration du cabinet de la duchesse de Bourbon.
Il fût chargé de décorer l’arc de triomphe de l’hôtel de ville lors de l’arrivée à Nancy de la nouvelle épouse d’Henry II : Marguerite de Mantoue. Il lui confectionnera plus tard costumes, chars et machineries de ballets.
En 1606, ses peintures sont surtout consacrées aux portraits du duc.

L’œuvre de Bellange :
     Très peu d’archives mentionnent son Œuvre, qui était surtout d’inspiration religieuse. Bellange utilisait les mêmes techniques de gravures que ses contemporains : la sanguine, la pierre noire, la plume (à l’encre brune ou noire) et le lavis (à l’encre brune ou bleue).
Examinons plus en détail La Lamentation sur le Christ Mort, dite Pietà, huile sur toile, 1,15 X 1,75 cm, conservée à Saint- Petersbourg, au musée de l’Ermitage. Il s’agit d’une oeuvre présentant des maladresses. La peinture est lourde, la touche sommaire, et la composition juxtapose assez gauchement les têtes de l’arrière-plan. De plus il semble avoir peiné à joindre le torse et la cuisse du Christ.
Il existe un second exemplaire de cette œuvre prouvant qu’à cette époque en Lorraine, la même composition pouvait être reprise plusieurs fois et à des niveaux de qualités différents. Le duc faisait réaliser des répliques à prix réduits, il se pourrait donc que cette lamentation soit une copie.

De plus il existe un dessin qui nous rapproche de ce qu’a pu être le Bellange portraitiste, celui du Héros vainqueur, du Musée Condé de Chantilly : un portrait équestre du Baron d’Ancerville. Le geste est précieux, la main fine aux longs doigts est séparée du poignet par une surcharge de dentelles. Ce cavalier reflète la précision minutieuse avec laquelle Bellange réalisait ses costumes de fêtes ducales.
   Intéressons-nous dorénavant au  Ravissement de Saint-François, huile sur toile de 2,70 X 1,80m, peinte vers 1600-1605, et aujourd’hui exposée à Nancy au musée historique Lorrain.
Cette œuvre possède sur sa partie gauche des armoiries qui ont été rajoutée après. Ce sont celles de Charles III et de la duchesse Nicole. Le ravissement a souvent été déplacé et a sombré dans l’oubli. Il faut attendre la restauration des collections et du musée lorrain, (détruits en 1871 par un incendie) pour que cette œuvre réapparaisse. Le sujet du ravissement de saint François était courant au XVIIème siècle. Ici Bellange insiste beaucoup sur les plaies des cotes  et des mains. Il a reprit le schéma fréquent des stigmates du Christ.
Dans cette œuvre le ciel s’ouvre sur un chérubin.
Ce Ravissement de Saint- François est maniériste dans son fond, mais un maniérisme qui évoque plus l’Italie et le Nord. Effectivement, nous pouvons noter une certaine élégance dans les visages des anges voilés par leur chevelure bouclée et éclairés à contre- jour. De plus la composition est scandée d’obliques et de courbes à la facture et aux coloris très soignés. C’est un « concert de bleus, jaunes et rouges dans un ensemble sobre ».
     Il est intéressant de retenir que la majorité de l’œuvre de Bellange se résume à des estampes aux graphismes très variés.
Pour l’ange de son Annonciation, exposée à Nancy au Musée Lorrain, il montre toute la sensibilité de son art. L’artiste a traité la chair par un « pointillé » composé d’une multitude de minuscules griffures, tandis que dans les ailes le graphisme est plus large et appuyé. Quand au rendu des vêtements, « Bellange fait intervenir son velouté » dans la robe de la Vierge pour lui donner plus de souplesse. Aucun recourt à des inscriptions pour faire parler la Vierge n’est notable : « la parole est dans le geste ».
Bellange arrive par le biais de ses figures, à nous remettre en question, en capturant notre regard et notre esprit, et par là,  nous implique dans la scène. Son art est considéré comme visionnaire mais irréel, tant notre regard se perd dans les amas de formes et d’expressions.

b- GEORGES DE LA TOUR (Vic-sur-Seille 1593- Lunéville 1652)
De La Tour est un peintre renommé de son vivant, qui reçût de nombreuses commandes et travailla pour le Roi. Mais après sa mort, son œuvre peint fût oublié jusqu’à « l’exposition des Peintres de la Réalité » en 1934. On a longtemps cru que les tableaux de De La Tour avaient disparu, or ils étaient seulement attribués à d’autres artistes tels que les frères Le Nain par exemple. C’est le cas notamment du  Nouveau-Né
Cette œuvre fut remarquablement décrite par Hippolyte Taine en 1863 dans ces termes : « ce qui est absolument sublime, c’est un tableau hollandais, le Nouveau-Né, attribué à Lenain : deux femmes regardant un petit enfant de huit jours, endormi. Tout ce que la physiologie peut dire sur les commencements de l’homme est là! […] le front sans cheveux, les yeux sans cils, la lèvre inférieure rabaissée, le nez et la bouche ouverts, simples trous pour respirer l’air, la peau unie, luisante. […]La lèvre supérieure est retroussée ; il est tout entier à respirer. Le petit corps est collé et serré dans ses langes blancs raides comme dans une gaine de momie. Impossible de rendre mieux la profonde torpeur primitive, l’âme encore ensevelie. Le tout relevé par l’air borné de la mère, par le simplicité et la rudesse du rouge intense de son vêtement qui jette un chaud reflet sur ce petit bloc de chaire ronde. ». Ce n’est qu’en 1915 que Hermann Voss attribua cette œuvre à De La Tour.

Peintre ordinaire du Roi :
           Sa formation artistique et sa vie nous sont comme les autres inconnues. On sait qu’il vécu partagé entre les villes de Vic, Nancy et Lunéville. Les historiens s’accordent à penser que De la Tour a voyagé entre 1610 et 1616, soit aux Pays-Bas (due à ses influences artistiques nordiques), soit à Rome lors de sa formation, où il put se familiariser avec les œuvres du Caravage. En 1639 nous sommes sûr de son passage à Paris puisqu’il fût accueillit avec toute sa famille par Louis XIII  jusqu’en 1642, lorsqu’il fuit Lunéville. C’est à ce moment que le souverain le nomma « peintre ordinaire du Roy ». Lors de son voyage à Paris il reçut de nombreuses commandes du Maréchal de la Ferté ainsi que de Richelieu. Cela lui permit d’entrer dans les collections lorraines du XVIIème siècle, contrairement aux autres peintres caravagesques ignorés.
De la Tour est avant tout un peintre réaliste qui décrit la vie de tous les jours avec violence et cynisme. Il ne compatit pas avec la misère du peuple. Il analyse en témoin lucide, et s’il juge ce n’est pas pour condamner. Pour les nombreux mendiant, pauvres et vieillards qu’il peint, l’artiste reprèsente chaque veine et ride du visage. Il insiste sur les moindres détails pouvant caractériser leur misère. C’est le cas notamment de son Saint Thomas qui à l’air d’un paysan usé par le travaille. Si l’on s’intéresse à ses compositions les plus ambitieuses, Le tricheur et La Diseuse de bonne aventure, on remarque immédiatement un coloris éclatant. En effet les visages n’expriment rien, mais les jeux de mains et de regards en disent d’avantage.
Dans la Diseuse de bonne aventure, une des femmes baisse les yeux tandis que les trois autres, ont le regard fixé sur le riche jeune homme pendant qu’elles le dépouillent discrètement de leurs mains. Ici, on trouve un contraste  entre le travail silencieux, rapide et efficace des femmes, et le détachement du regard. Seul la victime a des gestes en accord avec son expression.
Un des tableaux les plus célèbres du peintre est Le tricheur à l’as de carreau, L’œuvre témoigne d’une grande originalité : d’une part par les jeux de regards des différents protagonistes ; et d’autre part par avec les gestes employés qui donnent un sens de lecture contradictoire. Nous avons un regard en coulisse de la servante qui verse à boire, un autre appuyé de la courtisane, un regard  complice du tricheur tourné vers le spectateur, pour finir par la tête de « benêt » du plus jeune. En fait ce dernier est doublement dupé puisque non seulement il se fait voler son argent, mais de plus cela se fait sous la tricherie des autres joueurs.

c- CLAUDE DERUET (1588-1660)
(Il y’a peu d’informations sur  cet artiste qui était pourtant majeur à cette période dans le duché, par l’étude d’une œuvre nous essayerons de vous donner quelques clés de lecture pour mieux appréhender son œuvre et de démontrer quel grand peintre de cour il était.)
Claude Deruet, natif de Nancy en 1588,  effectua une carrière exemplaire et fut apprécié de tous. Il possédait un vaste atelier. A son décès on recense plus de mille tableaux témoignant ainsi de son succès et de l’importance de sa clientèle. Fils d’un horloger ducal, il fait son apprentissage chez Jacques Bellange qui influença son œuvre. Il se rendit à Rome où il s’attira la bienveillance des Borghèse et de Paul V, puis de retour à Nancy il fut anoblit et devînt le peintre le plus important de la cour ducale. En 1633, l’artiste eut l’honneur de loger Louis XIII dans sa magnifique maison baptisée « la Romaine », la plus luxueuse de tout Nancy. Il réalisa d’ailleurs un portrait du roi Louis XIII puis il travailla ensuite pour Richelieu, pour qui il exécuta  Les quatre éléments, H/T, 1,128 sur 2,273 m., Orléans, Musée des Beaux-Arts.
              Les Quatre Eléments était destiné à orner le Cabinet de la Reine dans son château de Richelieu. Il fût exécuté en 1640 ; comme les trois autres éléments, l’Eau est un hymne à la gloire de la Famille Royale, de la France et du Cardinal. L’Eau, est construit selon un mode théâtrale avec un décor à l’arrière-plan et, dont les principaux protagonistes, présentés de profil, le visage tourné vers le spectateur, évoquent l’atmosphère de fêtes et de divertissements qui régnait à la cour. « Jeux, incidents, et rencontres, s’y succèdent au rythme de la promenade des courtisans évoluant dans des traîneaux sur la neige glacée. Quant à la famille Royale, elle est représentée sur un océan peuplé de divinités marines » dans un vaisseau apparaissant sur la gauche de la composition « portant la France sur sa proue, qui est telle une guerrière » tient une lance à la main. Derrière elle le Roi, assis, tient une épée dans sa main gauche et dans sa main droite «  une lance soutenant une oriflamme dédiée  à la Vierge, évoquant le Vœu de Louis XIII prononcé le 15 août 1637. »
Derrière le souverain, Anne d’Autriche portant Philippe de France ses genoux, enfin sur le château à l’arrière se trouve sur un trône le Dauphin.
A l’arrière plan, sur les marches du temple de la Gloire se tient le cardinal de Richelieu, rappelant à ce propos le rôle primordial qu’il eût dans le développement de la Marine française.
Dans le ciel, on trouve la Renommée annonçant par sa trompette les mérites et les exploits du souverain, à sa droite des angelots (« putti ») portant des couronnes et des branches de lauriers qui retiennent « le cordon et la croix de l’Ordre du Saint-Esprit, celui-ci étant figuré sous la forme d’une colombe dardant des rayons dans lesquelles apparaissent treize couronnes royales. »
           L’œuvre témoigne aussi d’une grande qualité naturaliste du paysage, qui démontre la connaissance que Claude Deruet  pouvait avoir de la peinture nordique. Rochers, paysage lointain et chevaux attelés du premier plan sont des éléments que l’on retrouve dans les gravures des artistes du Nord.
Deruet nous offre alors  dans cette œuvre une synthèse de la vie de cette époque, et s’affirme comme un grand peintre de la cour en nous transmettant le souvenir d’une période pleine de fastes.

Posté par JETA_LORRAINE à 09:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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